Promouvoir le rôle des femmes dans la défense et la sécurité, sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam

30 mars 2020

La communauté AP-OTAN est fière de promouvoir le rôle des femmes dans le domaine de la défense et de la sécurité et s'efforce d'intégrer la dimension de genre dans les activités et les politiques de l'Assemblée.

Pour célébrer la Journée internationale de la femme 2020, l'AP-OTAN a discuté de ces questions avec la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam (France), présidente de la commission sur la dimension civile de la sécurité (CDS). Elle nous explique pourquoi il est important d'appliquer une perspective du genre à la paix et à la sécurité. Selon elle, la clé pour mettre fin à l'inégalité entre les genres réside dans l'inclusion des femmes dans les processus décisionnels. 

  • 2020 marque le 20e anniversaire de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les femmes, la paix et la sécurité. Qu'est-ce qui doit absolument changer dans les 10 prochaines années ?

Cette résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité, adoptée à l’unanimité par le Conseil de Sécurité de l’ONU le 31 octobre 2000, a été une vraie révolution. Pour la première fois les femmes se voyaient reconnaitre le droit de ne pas être simplement considérées en ce domaine comme des victimes de conflits armés mais comme de véritables actrices de paix et de sécurité. 
 
De grands progrès ont été effectués ces dix dernières années, mais il reste beaucoup à faire. Les deux choses qui me semblent devoir absolument changer ces dix prochaines années sont, d’une part, les mentalités – donc le regard porté sur les femmes, y compris par elles-mêmes et d’autre part, le soutien aux femmes pour leur autonomisation dans différentes zones du monde, ce qui est un enjeu crucial pour la paix et la sécurité. 
 
Il faut bien sûr changer les mentalités, et tout particulièrement le regard qui est, encore aujourd’hui, porté sur les femmes, pour que plus jamais on ne s’étonne qu’une femme se retrouve à un poste de responsabilité ou de commandement, pour que la parité et les quotas disparaissent parce qu’ils ne seront plus nécessaires et pour que les femmes ne soient plus jamais suspectées d’avoir obtenu leur poste autrement que par leur compétence ou leur personnalité. 

Il est également indispensable de renforcer nos efforts en matière de développement et d’éducation des jeunes filles dans le monde. Nous devons d’abord les protéger des mariages forcés (encore 12 millions par an !) et des violences sexuelles. Pour cela, l’accès à l’éducation est le meilleur des outils. Aujourd’hui 132 millions de filles dans le monde restent privées d’école, et nous devons tout mettre en œuvre pour les scolariser, et ainsi renforcer le processus de leur autonomisation. Cela passe par des lignes budgétaires genrées dans tous les plans d’aide au développement. C’est seulement à ce prix que nous aurons une chance de paix car une femme éduquée sera mieux à même de revendiquer l’égalité de droits, de se défendre, de défendre les autres, de propager des valeurs de paix et de se poser en rempart contre le terrorisme et l’extrémisme.

  • Il est plus important que jamais que les femmes occupent des postes de direction. Comment éliminer les obstacles qui empêchent les femmes d'accéder à des postes de direction et quels sont les efforts à fournir pour promouvoir l'intégration de la dimension de genre dans le domaine de la paix et de la sécurité ?

L’égalité des genres doit être la norme y compris dans ce domaine de la paix et de sécurité. Le plafond de verre n’est pas un mythe.  Dans la vie politique par exemple, la parité permet aux femmes d’accéder un peu moins difficilement à des postes politiques, mais elles sont souvent écartées des postes de responsabilité au sein des groupes politiques ou des organes exécutifs internes.  C’est la même chose dans les entreprises.  J’’ai été la rapporteure au Senat français de la proposition de loi visant à assurer un pourcentage minimum de femmes dans les conseils d’administration et le principe a été difficile à faire accepter. Mais c’est aujourd’hui un énorme succès car d’une part, comme la parité en politique, cela a encouragé les femmes à aller de l’avant en leur montrant qu’il y avait pour elles de réelles opportunités et d’autre part, les entreprises ont réalisé combien elles avaient à gagner, en termes d’efficience, de méthodes de travail, d’organisation et donc en termes de chiffres d’affaire, par la présence de femmes au plus haut niveau du processus décisionnel.
 
En matière de paix et de sécurité, nous devons adopter la même démarche, en réservant plus de places aux femmes avec des mesures et des indicateurs rigoureux. Les femmes ont un regard, une analyse et des comportements différents qui complètent très utilement ceux des hommes. Il est de l’intérêt des États de promouvoir leur implication. Mais il est essentiel d’avoir pour cela un suivi précis, méthodique et concret de leur présence dans nos forces armées, dans les organes de décision et dans les ONG s’occupant de paix et sécurité. J’ai ainsi été très frappée dans beaucoup de mes déplacements dans des pays difficiles (Afghanistan, Syrie, Iraq etc..) de voir que quasiment tous les représentants d’ONG ou d’organisations internationales étaient des hommes. Je me souviens aussi d’un responsable de l’ONU au camp de réfugiés de Zaatari (Jordanie) qui nous expliquait l’importance de travailler avec les femmes du camp mais semblait avoir du mal à comprendre mon étonnement de ne trouver aucune femme dans son équipe. 

  • À quel défi le plus important les femmes sont-elles confrontées aujourd'hui dans le domaine de la défense ?

Le plus difficile est celui d’affronter les préjugés, selon lesquels les femmes ne seraient pas capables d’exercer des fonctions dans le domaine de la défense et que leur présence serait une gêne, alors qu’elles sont bien évidemment un atout. Du coup, on a tendance à les reléguer dans des fonctions subalternes ou dans des domaines plus annexes, moins opérationnels. 

Des programmes de sensibilisation à destination des hommes sont donc importants, afin qu’ils comprennent tout ce qu’une femme peut apporter y compris dans cette sphère qui est un des derniers bastions du pouvoir masculin. Il faut que la mixite soit partout la règle, même dans des environnements où la femme n’était généralement jamais admise, dans les sous-marins par exemple.

En parallèle, il faut renforcer des conditions spécifiques d’accueil et de parcours pour les jeunes femmes, afin qu’elles puissent vivre leur maternité et élever leurs enfants sans être brimées ou bloquées dans leur parcours professionnel. Car cette peur d’une incompatibilité entre vie familiale et vie professionnelle au sein de nos armées est encore aujourd’hui une source de blocage et un élément dissuasif pour nombre de jeunes femmes qui souhaiteraient s’engager dans nos forces armées.

Au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN et tout particulièrement dans la commission pour la dimension civile de la sécurité que j’ai l’honneur de présider, nous sommes particulièrement attentifs à la place des femmes au sein de nos armées, dans nos instances dirigeantes et dans les domaines liés à la paix et à la sécurité. Nous avons ainsi travaillé en 2018 à un rapport comparatif sur l’implication des Parlements nationaux concernant la place des femmes dans les domaines de la défense de la paix et de la sécurité, nous recevons régulièrement des spécialistes de ce dossier et la rapporteure générale de notre commission, Ulla Schmidt (Allemagne), travaille actuellement à un autre rapport sur ce sujet. Une proposition que je souhaite faire au Bureau de notre Assemblée serait la création d’un prix qui mettrait en lumière une personne ayant particulièrement œuvré dans ce domaine et qui pourrait servir de modèle aux jeunes générations. 

  • Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes d'aujourd'hui ?

De prendre toute la dimension de leur valeur intrinsèque, de ne jamais se laisser intimider, de ne jamais croire qu’elles ne seront pas à la hauteur, et surtout d’OSER. Oser être elles-mêmes, oser prendre la parole, oser parler fort, oser revendiquer leurs droits. Qu’elles travaillent en réseau avec d’autres femmes pour s’encourager mutuellement. Qu’elles osent penser qu’avec détermination et application, elles parviendront à leurs buts. Et qu’elles n’oublient jamais ce proverbe latin Audaces fortuna juvat  (la fortune sourit aux audacieux). De plus en plus de femmes ont aujourd’hui réussi à des postes traditionnellement réservés aux hommes, comme celui de ministre de la Défense. Nous avons d’ailleurs plusieurs anciennes ministres de la Défense au sein de notre Assemblée parlementaire OTAN.  The sky is the limit…


Cette année, la commission sur la dimension civile de la sécurité travaille sur un projet de rapport général intitulé "Faire avancer l'agenda des femmes, de la paix et de la sécurité", qui sera établi  par la rapporteure Ulla SCHMIDT (Allemagne) et discuté lors de la prochaine session de l'AP-OTAN.