La Géorgie se rapproche de l’OTAN, mais il lui reste du chemin à parcourir

02 mai 2018

Batoumi (Géorgie), le 27 avril 2018 – Il y a dix ans de cela, les membres de l’OTAN annonçaient que la Géorgie serait un jour des leurs, mais ils ne l’ont toujours pas invitée à les rejoindre, alors même que 70 à 80 % des Géorgiens sont désormais favorables à une telle perspective. Ce sentiment d’adhésion, les forces démocratiques du pays se sont employées à le convertir, grâce aux programmes de l’éducation nationale et au dialogue – et avec l’aide de l’Organisation –, en un soutien mieux informé et offrant une résilience accrue, vertu indispensable dès lors que la Russie persiste à vouloir ébranler cette attitude pro-occidentale en semant la dissension et en portant atteinte aux valeurs de l’Ouest par diverses techniques de guerre hybride, dont la dissémination de fausses nouvelles.

L’approfondissement de la démocratisation et la résilience aux menées russes visant à étouffer les aspirations euro-atlantiques de la Géorgie ont été les deux grands thèmes du séminaire Rose-Roth que l’Assemblée parlementaire de l’OTAN a tenu à Batoumi les 23, 24 et 25 avril derniers. 

Le président de l’AP-OTAN, Paolo Alli, et le ministre des affaires étrangères de Géorgie, Mikheil Janelidze, ont rappelé que le pays célébrait cette année le centenaire de sa première déclaration d’indépendance vis-à-vis de l’empire russe, une indépendance de courte durée puisque, face à l’Armée rouge, les Géorgiens n’avaient guère pu compter sur le soutien de la communauté internationale. Pour MM. Alli et Janelidze, l’histoire doit enseigner la nécessité d’une plus grande solidarité au sein du monde libre.

Le président de la République de Géorgie, Guiorgui Margvelachvili, a lancé une mise en garde à la suite des propos de Vladimir Poutine, qui a estimé que son pays se trouvait au milieu d’une confrontation entre superpuissances et qui génère des guerres par procuration. Selon M. Margvelachvili, l’OTAN doit prendre cette réalité en considération et prévenir la formation de vides susceptibles de donner naissance à des conflits ; elle doit pour cela renforcer les territoires qui sont déjà dans le camp de la démocratie et de la liberté : « Il faut protéger l’accès à ce camp. Si vous n’agissez pas rapidement, ces territoires seront perdus. » Le président a également souligné l’importance de la solidarité manifestée par l’Union européenne, qui s’est traduite par la conclusion d’un accord d’association, l’exemption de visas et la mise en place d’un régime de libre-échange.

Malgré ses démêlés avec un voisin belliqueux qui occupe actuellement une partie de son territoire, la Géorgie a accompli des progrès significatifs dans sa transition démocratique, économique et sécuritaire depuis la Révolution des roses. Toutefois, la médiocre qualité des relations entre le gouvernement et l’opposition ne cesse de susciter des inquiétudes, puisqu’elle a pour seul résultat de ralentir les réformes, de miner la confiance de la population dans les institutions et d’affaiblir le pays face à une Russie qui s’évertue sans relâche à alimenter l’aliénation des milieux politiques et à promouvoir les forces antilibérales et ethno-nationalistes hostiles à l’Ouest. Conjuguée aux hésitations de certains membres de l’OTAN, cette mésentente a mis un frein au processus d’intégration de la Géorgie dans les structures euro-atlantiques, même si Tbilissi espère qu’à son prochain sommet, l’Organisation donnera le signal d’une accélération de ce processus.

Pendant le séminaire, Ana Natsvlichvili, secrétaire parlementaire du président de la République, a émis l’avis que le tout dernier remaniement de la Constitution se soldait par une occasion manquée dans la mesure où les préoccupations de l’opposition n’avaient pas été prises en compte de façon adéquate dans la nouvelle architecture juridique de la Géorgie. Par ailleurs, la politisation de l’appareil judiciaire, les interférences politiques dans les médias et la criminalisation de l’opposition ou, à tout le moins, d’une partie de celle-ci continuent à préoccuper les organisations non gouvernementales et les observateurs internationaux en dépit des avancées considérables réalisées par le pays. Il reste beaucoup à faire sur tous ces fronts.

De même, la Russie met à profit l’occupation par ses troupes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud pour entretenir des conflits « gelés » qui fragilisent les frontières de la Géorgie, empêchant ainsi celle-ci – qui n’y est pour rien – de satisfaire à l’une des conditions préalables notoires requises pour adhérer à l’OTAN. Les dirigeants géorgiens ont indiqué aux participants que ce problème de frontières ne saurait être un obstacle à un examen sérieux de la candidature de leur pays.

Plusieurs intervenants ont fait observer que les conflits autour de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud n’étaient pas entièrement gelés, puisque des myriades d’incidents – dont certains violents – se produisaient le long de la ligne de démarcation administrative. Le chef de la Mission d’observation de l’Union européenne en Géorgie (EUMM Georgia), Erik Hoeeg, a signalé qu’en outre la Russie militarisait considérablement sa présence dans ces deux régions. Les forces russes ont reçu de nouvelles dotations en armes et en matériel et disposent  d’une brigade mécanisée dans chaque région, ce qui contrevient à l’accord de cessez-le-feu en six points conclu grâce à la médiation de l’Union européenne. Qui plus est, Moscou poursuit sa politique de création de frontières, conçue pour asseoir l’idée que l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ne seront jamais restituées à la Géorgie et qu’elles pourraient en fin de compte être réincorporées dans le territoire, comme tend à le confirmer la russification croissante des programmes d’éducation dans les deux régions.

La violation de la souveraineté géorgienne coûte cher aux Abkhazes et aux Ossètes du Sud, de plus en plus coupés des membres de leurs familles qui habitent dans le reste de la Géorgie, privés de la possibilité d’améliorer leur statut économique et leur éducation et dépouillés des libertés et des droits politiques les plus élémentaires. Un climat de peur et d’oppression est perceptible dans les deux régions et la situation est aggravée par les efforts constants de la Russie pour créer de profondes divisions entre les communautés ethniques vivant là-bas. La ministre d’État pour la Réconciliation et l’Egalité civique, Ketevan Tsikhelachvili, a averti les participants que les politiques russes mettaient en péril l’identité de la population des régions occupées. Elle a précisé que les autorités géorgiennes étaient bien conscientes de l’impossibilité de régler la question par la violence et de la triple nécessité d’aménager des espaces de dialogue, de fournir des services d’assistance et d’assurer le développement économique des régions concernées pour commencer à s’atteler à la résolution des problèmes très graves que connaissent ces dernières.

Roy Allison, professeur de relations russes et eurasiennes à Oxford, était l’intervenant principal du séminaire. Il a indiqué qu’une Russie en état de stagnation économique manquerait des ressources nécessaires à la poursuite simultanée de son expansion dans l’ancienne zone d’influence soviétique et de ses projets plus ambitieux à l’échelle mondiale. Elle ne possède en rien le dynamisme de la Chine, à la fois partenaire et rivale, et finira par être éclipsée par celle-ci dans certaines des régions sur lesquelles elle a des visées stratégiques.

Selon James Sherr, chercheur associé à Chatham House, il est impensable pour la Russie que des voisins souverains puissent jamais se comporter en amis à son égard. En outre, le Kremlin voit dans les pays occidentaux un prolongement du Saint-Empire romain et ne peut concevoir que l’Ouest soit une notion fondée sur des valeurs qui aille au-delà de ces frontières historiques. Ce parti pris influe manifestement sur les relations de la Russie avec le Caucase du Sud, les pays baltes et l’Ukraine.
 
Un journaliste russe, Konstantin Eggert, a fait remarquer que le modèle économique russe était en perte de vitesse et que Moscou ne pouvait le réformer sans risquer de bouleverser l’ordre politique existant. Le Kremlin fait désormais reposer sa légitimité sur la promesse de rétablir un empire russe. Cependant, on ne sait pas encore avec certitude si cet empire se limitera à l’« étranger proche », à savoir les régions qui faisaient autrefois partie de l’Union soviétique, ou s’il prendra une dimension plus mondiale en s’étendant, par exemple, à certaines régions du Moyen-Orient. Dans un cas comme dans l’autre, le Caucase revêtira pour la Russie un intérêt particulier dans la mesure où il s’inscrit dans ce qui constituait le territoire soviétique et où il constitue une passerelle naturelle vers le Moyen-Orient. C’est pour cette raison que les Russes continueront à penser que les ambitions euro-atlantiques de la Géorgie sont illégitimes et menacent ses propres ambitions.
 
Ce 97e séminaire Rose-Roth de l’AP-OTAN avait pour thème « La Géorgie et la région de la mer Noire dans le nouvel ordre géopolitique ». Il a été organisé en collaboration avec le Parlement de Géorgie et avec le soutien du gouvernement suisse et du centre de Genève pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF). Il a réuni quelque 200 participants, dont 62 parlementaires de 23 pays membres ou partenaires de l’OTAN.