COVID-19 : Entretien avec Plamen Manushev sur les observations, les pratiques et les enseignements à tirer de l’armée bulgare

26 juin 2020

Dans le dernier entretien sur la Covid-19 de l’AP-OTAN, Plamen Manushev, chef de la délégation bulgare auprès de l’AP-OTAN, présente son point de vue sur quatre questions cruciales :

« Avant de répondre à ces questions précises, je tiens à souligner que le gouvernement bulgare et le ministère de la défense ont réagi rapidement et de manière adéquate face à la Covid-19. Toutes les structures du ministère de la défense, en fonction de leurs compétences respectives, ont été impliquées afin que toutes les mesures de précaution et les actions soient prises rapidement pour éviter un impact sur l’état de préparation et l’entraînement des forces et des unités, y compris celles engagées dans la Force de réaction de l’OTAN (NRF). La rotation en temps voulu des contingents bulgares à l’étranger a été assurée, sans qu’aucun cas de Covid-19 ne soit signalé au sein du personnel. Le processus de planification du soutien militaire aux autorités civiles pendant l’évolution de la Covid-19 a été rapidement mis en place et toute une batterie de plans a été élaborée aux niveaux stratégiques, opérationnel et tactique ». Plamen Manushev, chef de la délégation bulgare auprès de l’AP-OTAN

4 questions posées à Plamen Manushev :

I.    Les efforts déployés par les Alliés pour fournir des ressources et une aide humanitaire aux pays les plus durement touchés ont été essentiels pour aider les Alliés et les partenaires à faire face à cette crise sans précédent. Pourriez-vous nous dire comment la Bulgarie a utilisé les structures de l’OTAN pour aider les autres et comment la Bulgarie a bénéficié de l’aide d’autres Alliés pendant la crise ?

Dans une crise comme celle-ci, toute aide, quelle qu’elle soit, est la bienvenue. Cela signifie que nous devons non seulement demander de l’aide, mais aussi être prêts à soutenir nos alliés et partenaires en retour. 

La pandémie actuelle représente un défi de taille non seulement pour nos systèmes de santé, mais aussi pour notre sécurité et notre capacité à réagir rapidement et de manière coordonnée. À de nombreuses reprises, les Alliés et les pays partenaires ont fait preuve d’unité, de solidarité et de détermination dans leurs actions pour relever ensemble le défi de la Covid-19.

Un exemple d’effort conjoint extraordinaire a été la livraison de 568 000 masques, combinaisons et kits de diagnostic KN95 de la Chine à la Bulgarie le 17 avril 2020. C’est grâce à la capacité de transport aérien stratégique (SAC) soutenue par l’OTAN que ce vol a été rendu possible. Cette mission était un message fort, elle indiquait que l’OTAN était là pour apporter son soutien en période de crise sans précédent.

La Bulgarie a également adressé une demande d’assistance internationale au Centre euro-atlantique de coordination des réactions en cas de catastrophe (EADRCC) afin de faciliter le transport d’équipements de protection et médicaux supplémentaires de la Chine vers la Bulgarie.

En parallèle et dans un esprit de solidarité, la Bulgarie a apporté son soutien à d’autres Alliés et pays partenaires dans la lutte contre la Covid-19. Nous avons soutenu l’armée de la République de Macédoine du Nord en lui fournissant des kits de vêtements et des masques chirurgicaux produits localement pour une meilleure protection contre le coronavirus. À ce jour, notre pays a fourni un total de 600 ensembles de vêtements de protection réutilisables à la République de Macédoine du Nord, qui ont permis de protéger le personnel médical de première et de deuxième ligne pendant 30 000 jours. Nous avons également fait don d’équipements de protection à nos Alliés, en particulier au Monténégro et à l’Albanie. La Bulgarie a déjà distribué des vêtements de protection au Kosovo, à la Serbie, à la Bosnie-Herzégovine, au Monténégro, à l’Arménie, à la Géorgie, au Moldova, à l’Ukraine, au Bélarus et à l’Iraq pour aider à lutter contre la pandémie. Tous ces dons s’inscrivent dans le cadre de notre soutien aux 12 pays des Balkans occidentaux, du partenariat oriental et du voisinage sud. En outre, l’initiative comprend également la distribution d’un total de 4 150 ensembles de vêtements de protection et de 5 336 colis alimentaires.

L’armée de l’air bulgare a effectué un vol le 2 mars 2020 de la Bulgarie vers la France pour transporter deux citoyens français évacués de Chine.

En outre, un soutien a été apporté aux membres de l’OTAN les plus touchés pour qu’ils puissent activer la Force opérationnelle interarmées multinationale de défense CBRN (CJ-CBRND-TF), qui est une partie essentielle de la NRF. Nous disposons d’une section CBRN multifonctionnelle au sein du CJ-CBRND-TF et nous sommes donc par là même parfaitement conscients de nos responsabilités envers les autres États membres. 

Le partage d’informations au sein de l’OTAN étant essentiel pour réussir dans ce domaine, le ministère de la défense a mis en place un groupe de travail temporaire pour partager les informations avec le SHAPE et l’état-major militaire de l’UE concernant la situation épidémiologique actuelle de Covid-19 en Bulgarie.

En Bulgarie, les forces armées ont utilisé des avions de transport militaires afin d’assurer l’évacuation du personnel et le réapprovisionnement médical. 

En outre, des hôpitaux de campagne ont été installés dans cinq régions du pays. Je pense que la crise de Covid-19 a démontré que l’OTAN avait la force et le potentiel pour faire face à une crise grave qui affecte gravement tous les Etats membres.

Nous ne devons pas oublier que la mission principale de l’OTAN est la défense collective et que nos forces armées, qui constituent l’épine dorsale de la puissance de l’OTAN, n’étaient pas forcément préparées à réagir. Pourtant, en très peu de temps, l’OTAN a su réagir de manière adéquate à la situation. 

Par exemple, les représentants du ministère de la défense bulgare :
- ont régulièrement participé à des visioconférences et des webinaires d’experts visant à échanger des points de vue et des avis sur l’impact de la pandémie de Covid-19 sur la sécurité et la défense dans ses aspects régionaux, européens et mondiaux. 
- reçoivent et étudient tous les jours les informations concernant les réactions de nos Alliés à la pandémie de Covid-19, en mettant l’accent sur la contribution des forces armées à l’accompagnement des structures civiles. Dans ce contexte, un document non officiel a été rédigé sur la contribution des forces armées bulgares à la lutte contre la Covid-19 et diffusé aux États membres de l’UE.
- maintiennent, pendant l’état d’urgence, un échange permanent d’informations avec la Représentation permanente de la République de Bulgarie auprès de l’UE, la Délégation permanente de la République de Bulgarie auprès de l’OTAN ainsi qu’avec les représentants du ministère de la défense dans les structures de l’OTAN à l’extérieur du pays, y compris sur les questions liées à la protection de la santé et de la vie du personnel.  

II.    Quelles mesures supplémentaires l’OTAN et les forces armées alliées devraient-elles prendre pour accompagner la réponse nationale et internationale à la crise du Covid-19 ? 

Il s’agit effectivement d’une question importante. Nous allouons beaucoup de fonds à nos forces armées, non seulement pour assurer notre indépendance et protéger nos valeurs, mais aussi pour utiliser ce pouvoir en accompagnant nos nations et nos autorités civiles en cas de catastrophe naturelle et de crise. La pandémie de Covid-19 prouve une fois de plus que nous devons être prêts à mobiliser efficacement nos forces, quelles que soient les circonstances, en temps de guerre comme de paix. 

Les forces armées ont toujours été un élément essentiel pour surmonter les différentes crises. La pandémie a largement remis en cause la vision de la société sur le rôle des forces armées. Pourtant, nos militaires ont démontré qu’ils étaient indispensables de par leur contribution vitale aux réponses des autorités civiles pour contenir la propagation de la Covid-19. Qu’il s’agisse de distribuer de la nourriture et du matériel médical ou de construire des hôpitaux de campagne, les forces armées ont toujours été prêtes à agir. Elles sont formées pour réagir rapidement dans des circonstances très dangereuses, et elles peuvent effectuer des missions de rapatriement et d’évacuation des citoyens, et exécuter rapidement le transport de fournitures médicales, d’équipements de protection et de patients.

À la lumière de ce qui précède, nous devons continuer à travailler à une coordination conjointe par le biais de la formation et des manœuvres des forces alliées afin d’améliorer nos réponses, tout en incluant davantage d’éléments de scénarios de pandémie. Compte tenu des implications de la crise de Covid-19, l’OTAN prend les mesures nécessaires pour répondre de manière adéquate à des crises similaires à court et à long terme. L’Alliance devrait être bien préparée à une éventuelle deuxième vague et aux pandémies en général. Nous devrions rechercher la complémentarité entre les capacités militaires et civiles, ce qui renforcerait notre résilience et notre préparation civile. Nous devrions assurer la pérennité des services essentiels et la protection des industries clés. Nous devrions éviter que de telles crises ne se transforment en crises de sécurité. En outre, la Covid-19 a démontré la nécessité d’une réorganisation rapide des différents secteurs afin de soutenir les systèmes de santé de nos pays. En ce sens, l’implication rapide de l’industrie de la défense pourrait nous faire gagner un temps précieux et éviter la dépendance vis-à-vis des fournisseurs externes d’équipements médicaux, dont certains pays ont souffert. Par ailleurs, nous ne devons pas oublier le rôle précieux que jouent les forces armées de nos partenaires. La crise actuelle a démontré l’importance de nos partenariats. Nos partenaires ont non seulement pris part à des initiatives communes, mais ont également contribué de manière substantielle à la réponse globale. Enfin et surtout, nous devons garder à l’esprit les projections économiques d’après-crise, qui indiquent que la pandémie aura également un impact sur le secteur de la défense. Pourtant, nous devons garder à l’esprit les points forts de nos armées et continuer à les renforcer avec les ressources nécessaires.

Nous nous félicitons vivement de la création de la Task Force Covid-19 dirigée par le SHAPE. Elle a été créée pour coordonner et intégrer les actions de l’OTAN afin de soutenir les réponses des États membres à la situation de pandémie. Nous comprenons et approuvons pleinement la décision de garder la Task Force Covid 19 active, car nous pourrions être confrontés à une possible seconde vague du virus en Europe mais qui affecte également le territoire et la population de tous les pays membres de l’OTAN.
Voici quelques enseignements identifiés en Bulgarie d’un point de vue militaire :
-    En cas d’épidémie biologique, des mesures immédiates doivent être prises avant même la réponse des autorités civiles afin de limiter l’impact sur les structures, les forces et les unités militaires.
-    L’entraînement des forces doit immédiatement devenir prioritaire, en mettant l’accent sur l’entraînement des petites unités sans mélanger le personnel de différentes unités. 
-    Les unités de la NRF doivent être la priorité absolue pour assurer la préparation et la réaction de l’OTAN.
-    Les structures et l’expertise médicales militaires doivent être disponibles dans les structures des forces armées avec un équipement et un état de préparation appropriés.
-    Le partage d’informations, le soutien rapide et les tactiques, techniques et procédures communes entre les structures militaires et civiles sont essentiels au succès non seulement dans un pays donné, mais aussi dans toute la communauté de l’OTAN et de ses partenaires. 
-    Les unités CBRN doivent être pleinement impliquées dans les options militaires pour répondre et soutenir les civils dans un scénario d’épidémie biologique. Cependant, elles doivent être correctement équipées et formées, car les différentes menaces biologiques nécessitent des réponses différentes.

III.    Alors que l’Alliance est confrontée à une crise sans précédent et aux multiples facettes, certains acteurs pourraient exploiter cette crise à leur avantage, alors que d’autres défis et menaces n’ont pas disparu pour autant. À quoi les Alliés et l’OTAN doivent-ils veiller, et comment pouvons-nous faire en sorte que l’Alliance reste prête à réagir ? 

La pandémie a également remis en question la vision qu’a la société du rôle de l’OTAN dans la crise non militaire actuelle. Néanmoins, les instruments et les mécanismes de l’OTAN ont été utilisés et ont démontré l’unité et la solidarité entre les Alliés. L’OTAN a fourni une assistance vitale aux Alliés et aux partenaires par le biais de l’EADRCC, de l’Agence de soutien et d’acquisition de l’OTAN (NSPA), des ponts aériens stratégiques, de la mobilité aérienne rapide, etc. C’est ainsi que l’OTAN a réussi à assurer la fourniture rapide d’équipements et de fournitures essentiels. Nous avons fait preuve de résilience et d’une grande capacité d’adaptation et de réaction à l’adversité dans un environnement sans précédent.

Un domaine dans lequel nous pourrions nous améliorer est celui de la communication. La Covid-19 était un test de résistance de nos capacités de communication vers les populations alors que nous étions parmi les premiers à gérer la bonne transmission des informations à nos citoyens. Nous avons observé que d’autres acteurs utilisaient activement le domaine public pour diffuser de la désinformation et de la propagande, et abusaient d’éventuelles faiblesses, dans un effort visant à saper l’unité et la solidarité entre les Alliés et à éroder la confiance en la démocratie. L’OTAN devrait continuer à travailler dans ce sens pour résister et contrer ces stratégies très sophistiquées grâce à une approche proactive.

Nous devrions évaluer minutieusement l’impact des messages trompeurs et de la désinformation et continuer à renforcer nos capacités dans les domaines de la communication au public et de la lutte contre les cyberattaques et les opérations hybrides. 

L’UE pourrait s’avérer être un partenaire indispensable dans cette entreprise. Par conséquent, nous devrions également mieux coordonner nos efforts avec l’UE à travers d’éventuels stratégies, récits et canaux de communication communs.

L’analyse prospective, la préparation, la formation et le partage d’informations sont essentiels pour être prêt à réagir de manière adéquate lors d’une future crise telle que la Covid-19. Tout d’abord, je pense que nous devons tirer les enseignements de cette crise afin de comprendre où se situent les lacunes, ce qui doit être amélioré et comment réagir. 

Il est nécessaire de procéder à une analyse de l’impact de la crise de Covid-19 sur le domaine de la sécurité et de la défense afin de comprendre ce à quoi l’OTAN devrait se préparer.

Il est certain qu’il s’agira d’une tâche difficile, mais l’OTAN a déjà prouvé qu’elle était flexible, adaptable et qu’elle comprenait parfaitement les menaces actuelles et à venir. Je pense donc qu’en fin de compte, l’OTAN aura tiré les enseignements de son expérience et que toutes les mesures seront prises à temps.

Pour assurer des réponses appropriées et adéquates à d’autres défis de sécurité et aux menaces semblables, les forces armées bulgares, malgré l’effet négatif de la Covid-19, restent tout à fait prêtes à réagir pour accompagner les activités du ministère de l’intérieur visant à contrer tout type d’attaque terroriste et à protéger la frontière extérieure de l’Union européenne contre le passage de migrants illégaux.

IV.    Quel est le rôle des parlementaires dans cette crise ? Et quel rôle la diplomatie interparlementaire, y compris au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, peut-elle jouer pour atténuer cette crise et préparer la prochaine crise ? 

Le 13 mars 2020, dans un effort pour contenir la propagation du Covid-19, l’Assemblée nationale de la République de Bulgarie a approuvé un régime d’état d’urgence pour une durée d’un mois.

Jusqu’au 29 mars, toutes les écoles, les jardins d’enfants, les centres commerciaux, les restaurants, etc. – tout sauf les pharmacies et les magasins d’alimentation ont dû suspendre leurs activités. Tous les événements sportifs, les conférences et séminaires, les musées, les théâtres, les concerts ont également été suspendus.

Les employeurs ont été obligés de prévoir le télétravail, dans la mesure du possible, et un régime de protection sanitaire renforcé pour tous les autres travailleurs. Toutes les consultations médicales pour les femmes et les enfants ont été suspendues, ainsi que les opérations chirurgicales planifiées et les visites à l’hôpital.

La durée de ces mesures a été prolongée, en fonction de l’épidémiologie du Covid-19.

Le 10 mars 2020, le président de l’Assemblée nationale de la République de Bulgarie a publié une nouvelle réglementation, avec entrée en vigueur immédiate, parallèlement aux mesures prises par le gouvernement pour contenir la propagation du Covid-19.

1) Les sessions plénières de l’Assemblée nationale, ainsi que les travaux des commissions parlementaires, se sont poursuivis avec un accès restreint pour le personnel extérieur, dans la mesure du possible.

2) Tous les voyages d’affaires à l’étranger ont été annulés pour les membres du Parlement et le personnel.

3) La délivrance de laissez-passer ponctuels pour l’accès à tous les locaux du Parlement a été suspendue. Les seules exceptions ont été accordées aux participants autorisés à participer aux travaux des sessions plénières et des commissions, ainsi qu’aux représentants des médias.

4) Tous les événements prévus dans les locaux du Parlement, y compris les événements culturels et éducatifs, les tables rondes, les séminaires, etc. ont été suspendus.

5) L’accès aux buffets et aux cantines des bâtiments du Parlement a été interdit au personnel extérieur.

6) De nombreuses mesures sanitaires ont été appliquées dans l’ensemble des locaux du Parlement (trop nombreuses pour les énumérer ici, mais allant jusqu’à la désinfection des claviers des distributeurs de billets et des machines à café, des boutons d’ascenseur, etc. toutes les 2 heures).

Ces mesures sont toujours en vigueur jusqu’à nouvel ordre. Le 26 mars, le Parlement bulgare a voté la suspension de toutes les sessions plénières pour la durée de l’état d’urgence, prolongé jusqu’au 13 avril.

L’Assemblée nationale n’a examiné que les questions directement liées au régime d’urgence. Le contrôle parlementaire a été réalisé sous forme écrite et les travaux des commissions permanentes se sont poursuivis dans le cadre de protocoles restrictifs.
Les membres du Parlement bulgare ont renoncé à leur salaire en faveur du Fonds national d’assurance maladie, pour faire preuve d’empathie face aux difficultés économiques résultant de la pandémie de Covid-19. La décision parlementaire s’est appliquée également aux membres les plus importants du gouvernement - les ministres et le personnel de leurs cabinets politiques. Cette disposition est restée en vigueur pendant la durée de l’état d’urgence, qui a expiré le 13 mai. La décision a été adoptée le 6 avril et concerne les chefs des agences de l’État.

Les membres du Parlement ont renoncé à 100 % de leurs salaires – les fonds devant être redistribués par le ministère de la santé. Cependant, les groupes politiques du Parlement ont continué à recevoir des fonds supplémentaires pour chacun de leurs membres, qui pouvaient être redistribués aux députés pour couvrir des dépenses, telles que le paiement du personnel, la gestion de la documentation, etc.

 

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