COVID-19 : Entretien avec Lydia Mutsch, Intégrer la politique étrangère et la santé publique et coordonner la réponse collective

29 mai 2020

Dans sa dernière série d'entretiens, l'Assemblée parlementaire de l'OTAN a discuté avec Lydia Mutsch, cheffe de la délégation luxembourgeoise auprès de l'AP-OTAN, qui met en lumière le travail essentiel des parlementaires dans la lutte contre la pandémie, et la gestion de ses conséquences. Elle partage son point de vue sur le renforcement de la réponse collective des Alliés et l'intégration de la santé publique dans les questions de politique étrangère et de sécurité.

4 questions posées à Lydia Mutsch: 

I.    Les efforts déployés par les Alliés pour fournir ressources et aide humanitaire aux pays les plus rudement touchés par la COVID-19 se sont avérés essentiels pour aider nos Alliés et partenaires à faire face à cette crise sans précédent. Pouvez-vous nous dire comment le Luxembourg a utilisé les structures de l'OTAN pour aider les autres pays et dans quelle mesure le Luxembourg a-t-il pu bénéficier de l'aide d'autres Alliés durant la crise ?

Les diverses structures et dispositifs de l'OTAN, notamment le Centre de coordination des réactions euro-atlantiques (EADRCC) et l'Agence OTAN de soutien et d'acquisition (NSPA - dont le siège est basé à Luxembourg), se sont avérés inestimables pour apporter secours et assistance aux Alliés et aux autres partenaires.

Le Luxembourg a apporté son aide et bénéficié de ces structures qui permettent aux Alliés d’opérationnaliser leur solidarité.

Dans le cadre de l'EADRCC et en réponse à une demande de l'Espagne, le Luxembourg a fait don de 1 440 kilos de matériel TYVEK pour la fabrication d’équipements de protection pour le personnel soignant.

En retour, la NSPA a dépêché un hôpital de campagne de l'OTAN au Luxembourg dans les 24 heures qui ont suivi la demande. Aidée par l’armée Luxembourgeoise, une équipe d'experts de la NSPA a érigé plusieurs tentes à côté du Centre hospitalier de Luxembourg, augmentant ainsi sa capacité de 200 lits. Bien qu’heureusement nous n'ayons pas eu besoin d'avoir recours à cette structure, celle-ci nous a apporté un grand réconfort alors qu’une grande incertitude planait et que le nombre croissant de contaminations ne faisait que renforcer le climat anxiogène.

II.    Quelles autres mesures devraient être prises par l'OTAN et les forces armées alliées pour soutenir la réponse nationale et internationale face à la pandémie de Covid-19 ?

Bien que la crise de la Covid-19 ne soit pas de nature militaire et que l'ennemi reste invisible, l'OTAN a clairement son rôle à jouer dans le contexte de la pandémie. Si elles sont correctement exploitées, les capacités et les structures de commandement de l’Alliance lui permettront de jouer un rôle encore plus conséquent.

Il est indispensable que les Alliés tirent les enseignements nécessaires de leur réponse initiale à la crise et élèvent leur niveau de préparation en vue d’une éventuelle deuxième vague de contaminations ou d’autres pandémies dans le futur. Un échange d'informations plus rapide et plus efficace sera la clé d'une réponse mieux coordonnée. Dans ce contexte, la coordination avec l'Union européenne sera décisive, tant pour assurer la complémentarité des efforts que pour éviter les redondances.

En utilisant l'expertise de son Centre d'excellence pour la médecine militaire, l'OTAN pourrait accroître ses capacités en matière de santé. L'Organisation pourrait également étudier la mise en place d'une équipe mondiale d’intervention rapide qui pourrait être déployée pour limiter les prochaines menaces sanitaires et soutenir tout plan d’intervention d’urgence.

Toute crise sanitaire peut avoir de graves conséquences sur la sécurité mondiale. Une pandémie peut exacerber les conflits existants, créer de nouvelles tensions et pousser des acteurs malintentionnés à accroître leurs activités malveillantes. L'OTAN doit être prête à neutraliser de telles menaces.

Durant toute la crise de la Covid-19, les pays de l’Alliance ont fait l’objet d’une déferlante de fausses informations et de désinformation. Une telle propagande est très souvent le fruit d'efforts concertés d'acteurs malintentionnés visant à affaiblir l'unité des populations, alimentant ainsi grogne et discorde. Les Alliés doivent utiliser tactique et stratégie pour contrer ces campagnes de désinformation. À cet égard, le Centre d'excellence pour la communication stratégique de l'OTAN pourrait jouer un rôle plus important.

Il appartient à l’OTAN de renforcer la résilience de ses partenaires pour éviter l'apparition de nouvelles préoccupations en matière de sécurité.

Les pays alliés doivent protéger leurs industries essentielles contre tout investissement et prise de contrôle indésirable en veillant à ce que les infrastructures civiles et militaires indispensables restent en sécurité.

III.    En tant qu'ancienne ministre de la santé bénéficiant d’une grande expérience des questions de santé publique, que pourrait-on faire pour mieux intégrer les considérations de santé publique dans les politiques et la planification de la sécurité nationale et internationale ?

Le Conseil de sécurité des Nations unies est formel : une crise sanitaire et ses impacts secondaires peuvent représenter une menace pour la paix et la sécurité internationales. Une pandémie comme la Covid-19 peut aussi bien créer qu’exacerber des fragilités politiques, avec des conséquences dangereuses pour la stabilité régionale et internationale. Il est donc essentiel que la santé publique soit considérée comme une question de politique étrangère et de sécurité, même si tous les défis sanitaires ne soulèvent pas de questions sécuritaires.

Le fait de considérer une question de santé comme une préoccupation sécuritaire suscite généralement l'attention, le soutien politique et le financement, nécessaires à une réponse plus robuste. Toutefois, comme la pandémie de Covid-19 nous l’a démontré, cela n'est pas toujours suffisant. Alors qu’il est désormais tristement contestable que la crise de la Covid-19 est un phénomène mondial, nous n’y avons toujours pas apporté une réponse coordonnée au niveau international. De surcroit, l’absence d’une autorité mondiale en la matière n’a fait qu’entraver les efforts à cet égard.

Nous devons impérativement tirer les leçons de cette pandémie et réévaluer l'importance de la santé publique dans notre politique étrangère et notre planification de la sécurité internationale.

Nous devrions nous focaliser sur la prévention, car non seulement, elle sauve des vies, mais dans le long terme, elle s’avère également souvent moins coûteuse... Il est indispensable d’ériger des systèmes de santé publique solides et résistants dans le monde entier si nous voulons détecter et contenir les menaces sanitaires le plus tôt possible. La mise en place d’une gouvernance en matière de santé internationale qui soit forte et proactive, nous permettrait d’éviter que les menaces pour la santé publique ne se transforment en problèmes de sécurité. Toutefois, de tels efforts exigent une collaboration intersectorielle et une formation interdisciplinaire.

« La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale ». Près de 70 ans après l’adoption de la Constitution de l’Organisation mondiale de la Santé, ces mots résonnent avec plus de force et plus de pertinence que jamais.

Là où la prévention échoue, nous devons mettre en place des procédures claires pour réagir au plus vite face à la propagation régionale ou mondiale d'une maladie. La coopération internationale doit primer pour lutter efficacement contre une menace qui ne connaît pas de frontières et éviter tout débordement dans le domaine de la sécurité.

IV.    Quel est le rôle des parlementaires dans la pandémie de la COVID-19 ? Et quel rôle la diplomatie interparlementaire, y compris au sein de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, peut-elle jouer pour écourter cette crise et se préparer à la prochaine urgence ?

Les gouvernements du monde entier ont pris des mesures extraordinaires pour lutter contre la pandémie. Nos libertés et droits fondamentaux ont été fortement restreints aux fins de la combattre. Plusieurs gouvernements ont déclaré un état d'urgence leur conférant des pouvoirs étendus. Dans un tel contexte, le rôle des parlementaires qui consiste à demander des comptes au gouvernement devient d'autant plus important. Les parlements sont des acteurs indispensables qui gèrent les conséquences de la pandémie, en particulier en ce début de crise économique et c'est pourquoi il est essentiel que les parlements conservent leur capacité d'action durant la pandémie.

La diplomatie interparlementaire joue un rôle clé dans l'architecture de la coopération internationale. Des assemblées comme l'Assemblée parlementaire de l'OTAN offrent aux parlementaires une plate-forme pour l’échange d’expériences, l’apprentissage mutuel et la diffusion de pratiques exemplaires. Alors qu’elles continueront à élaborer des mesures pour atténuer les situations de crise, ces assemblées ont également pour rôle de (ré)établir la confiance entre les différents acteurs et pays.


Lydia Mutsch, cheffe de la délégation luxembourgeoise auprès de l'AP-OTAN

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