COVID-19 : Entretien avec Luca Frusone sur le rôle des parlementaires, la coopération avec les alliés et la lutte contre la désinformation

22 avril 2020

La pandémie COVID-19 pose des défis sans précédent à la communauté euro-atlantique et démontre la menace sérieuse que représentent les maladies infectieuses.

Pour surmonter la pandémie, il est crucial de renforcer la coopération entre les Alliés et leurs efforts pour contrer la propagande et la désinformation ainsi que pour fournir des conseils appropriés aux citoyens, affirme Luca Frusone, chef de la délégation italienne à l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, dans cette interview. Les parlementaires ont un rôle clé à jouer dans tous ces aspects, souligne-t-il.

4 questions posées à Luca Frusone:

1-    La coopération entre Alliés et le soutien fourni au travers de l’OTAN jouent un rôle déterminant dans la lutte contre le COVID-19. Par exemple, les Alliés coopèrent en échangeant, notamment par transport aérien militaire, du personnel et du matériel médical. Ils mettent également en commun leurs connaissances et leurs ressources. Comment l’OTAN et ses membres peuvent-ils encore renforcer cette coopération contre le COVID-19 et les crises sanitaires du même type qui pourraient survenir dans le futur ?

Effectivement, une organisation telle que l’OTAN peut également apporter un soutien crucial face à des scénarios du type de celui que nous connaissons aujourd’hui, à savoir l’épidémie de COVID-19. De ce point de vue, le premier exemple qui nous vient à l’esprit est l’action du centre euro atlantique de coordination des réactions en cas de catastrophe (EADRCC). La valeur ajoutée de l’OTAN tient, certes, aux moyens matériels qu’elle est en mesure de déployer, mais aussi au fait qu’elle offre un espace d’échange et de soutien entre pays. Compte tenu de sa nature à la fois politique et militaire, l’OTAN peut coopérer avec les forces armées de ses pays membres et ainsi, réagir plus rapidement que d’autres organisations. Cela s’est vu en particulier en Italie, où les forces armées ont pu apporter une réponse rapide et fiable aux demandes qui leur ont été adressées durant cette crise. L’OTAN peut aussi s’appuyer sur sa branche Protection sanitaire des forces, et mène des exercices sur de possibles pandémies. Le Comité des plans d’urgence dans le domaine civil (CEPC) a également un rôle pertinent à jouer en termes de mise en commun des meilleures pratiques. L’objectif, ici, consiste à préserver la résilience dont il est question à l’article 3 du Traité de l’OTAN, et ce, même en présence de situations autres que des attaques armées mais qui pourraient s’avérer préjudiciables pour ses membres et remettre leur sécurité en question. Il serait utile, à l’avenir, de renforcer cette dimension, même si elle ne relève pas strictement de la mission de l’OTAN. En effet, cette dernière, qui a déjà affiché ses capacités d’adaptation dans le passé, pourrait apporter à ses membres un « bouclier de protection » supplémentaire. D’un point de vue uniquement militaire, les forces armées ont connu elles aussi leur lot de contaminations et de victimes ; des procédures plus strictes sont dès lors d’autant plus essentielles pour parer au risque de fragilisation de nos forces de dissuasion.

La mobilité,  sur laquelle l’OTAN concentre ses efforts de longue date, constitue un autre aspect fondamental. On considère trop souvent que cette question ne concerne que le flanc est de l’OTAN. Or la crise déclenchée par le Covid-19 nous a montré qu’une intervention rapide est à la fois essentielle et utile quelles que soient les frontières concernées ou la nature des urgences, militaires ou autres. D’un point de vue civil, cette crise nous a aidés à mieux comprendre à quel point la résilience d’un État détermine et influence ses capacités militaires. Je pense notamment aux productions essentielles à assurer en cas de conflit.

2-    Il est crucial, pour contrer les actions de désinformation et de propagande qui accompagnent cette crise, que le public puisse accéder à des informations transparentes, actualisées et exactes sur le COVID-19. Pour s’opposer à ces agissements, les États membres et l’OTAN diffusent sans discontinuer des informations reposant sur les faits. Mais comment pourraient-ils intensifier encore leurs efforts face à cette désinformation et à cette propagande? 

À côté de la crise sanitaire en tant que telle, la désinformation est le problème le plus sérieux auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Les théories complotistes et les informations tendancieuses colportées de manière virale par les réseaux sociaux nous obligent à consacrer beaucoup d’énergie et de ressources à rassurer les citoyens et à les informer correctement. En Italie, l’OTAN elle-même s’est retrouvée sous le feu des projecteurs avec son exercice Defender Europe 2020 qui, à en croire certaines sources sujettes à caution, couvrait en fait une mission secrète sur le COVID-19. C’est grâce aux informations transparentes et dignes de foi diffusées en ligne par le SHAPE que nous avons pu démentir ce narratif. La majorité des gens tendent à croire une version des faits car c’est la seule dont ils ont connaissance. C’est pourquoi nous devons redoubler d’efforts pour leur expliquer comment les institutions se mobilisent et agissent et ainsi, aider à relever la qualité des débats. 

3-    L’Italie est un des pays les plus durement frappés par le COVID-19. Sur la base de votre expérience et en votre qualité de chef de la délégation italienne auprès de l’AP-OTAN, quels enseignements les Alliés peuvent-ils tirer du cas de l’Italie afin de protéger leurs citoyens face à cette crise et à celles qui pourraient se présenter dans le futur ? 

L’Italie connaît une situation très particulière, que même ceux qui vivent ici ont du mal à comprendre.  Comme nous le savons tous, le monde politique est en crise, et pas seulement en Italie. En Europe, les scrutins se succèdent et il devient de plus en plus difficile de former des majorités solides. Du coup, les citoyens perdent confiance dans les systèmes démocratiques et plus encore dans leurs représentants. Depuis quelque temps, le phénomène a en outre pris de l’ampleur et déborde dans d’autres sphères : la parole des médecins eux-mêmes est remise en question par ce que les citoyens lisent sur Google. Ceci dit, depuis le début de cette crise, les gens s’en sont remis au gouvernement, ont écouté les experts et ont vu émerger de nouveaux héros en la personne des médecins et du personnel soignant. S’il est une leçon à tirer de tout cela, c’est qu’en temps de crise, l’important n’est pas ce que l’on dit, mais ce que l’on fait. La seule manière de protéger les citoyens, c’est de faire tout son possible.

4-    Quel rôle les parlementaires jouent-ils dans cette crise ? Quels sont vos buts et vos priorités ?

Les parlementaires doivent avant tout maintenir un dialogue constant avec les citoyens. Depuis quelques mois, ces derniers sont plus demandeurs d’informations et d’orientations, et ce dialogue s’est donc intensifié. Notre travail consiste en grande partie à combattre la désinformation – pas seulement politique d’ailleurs – car celle-ci pourrait fragiliser les politiques mises en place pour lutter contre la pandémie. Aujourd’hui, nous travaillons d’arrache-pied sur la riposte économique à opposer au virus. Les mois à venir seront difficiles, et le premier défi consistera à repenser ce mode de vie qui s’est retrouvé en crise et a dû changer en réponse à un phénomène que l’on croyait inimaginable. Il nous faut maintenant poser un regard neuf sur un monde nouveau. Les décennies passées ont vu tant de changements, souvent spectaculaires, avec l’arrivée de technologies incroyables, mais notre mode de vie, lui, n’a pas vraiment connu de mutation fondamentale. Le moment est venu de lancer une réflexion sur le sujet.


LUCA FRUSONE, CHEF DE LA DÉLÉGATION DE L’ITALIE AUPRÈS DE L’AP-OTAN