COVID-19 : Entretien avec Karl A. Lamers sur l'unité de l'Alliance, le dialogue politique et l'adaptation de l'OTAN en tant qu'outils essentiels de gestion des crises

13 mai 2020

COVID-19 : Entretien avec Karl A. Lamers sur l'unité de l'Alliance, le dialogue politique et l'adaptation de l'OTAN en tant qu'outils essentiels de gestion des crises L'Allemagne a contribué aux efforts des Alliés et des partenaires dans la crise du COVID-19, principalement par le biais d’évacuations sanitaires et la fourniture de lits de soins intensifs, et celle-ci continue à accroître ses capacités de gestion d’urgences sanitaires. Dans cette interview, Karl A. Lamers, vice-président de l'AP-OTAN et chef de la délégation allemande auprès de l'Assemblée, évoque la réponse de l'Allemagne et de l'OTAN face à la pandémie de COVID-19, les aspects géopolitiques de la crise, le renforcement du rôle politique de l'OTAN et l'importance du dialogue politique en temps de crise.

4 questions posées à Karl A. Lamers:

I.    Les efforts déployés par les Alliés pour fournir des ressources et une aide humanitaire aux pays les plus durement touchés ont été essentiels pour aider les pays alliés et partenaires à faire face à cette crise sans précédent. Pourriez vous nous dire comment l'Allemagne a utilisé les structures de l'OTAN pour aider d’autres pays et en quoi elle a pu bénéficier d'aide de la part des autres Alliés au cours de la crise ?

Bien que l'OTAN ne soit pas apparue en première ligne dans cette crise du COVID, elle s’est néanmoins révélée très efficace dans l’utilisation de ses outils et mécanismes d’aide humanitaire existants. Le Centre euro-atlantique de coordination des réactions en cas de catastrophe (EADRCC), en tant que centre d'échange d'informations, a notamment joué un rôle clé dans ces efforts. À ce jour, un grand nombre d'Alliés ont pu utiliser l'EADRCC pour canaliser et coordonner l'aide internationale. 

En tant qu’Alliée, l'Allemagne a principalement contribué en procédant à des évacuations sanitaires et par la fourniture de lits de soins intensifs. Elle augmente actuellement ses capacités en installant des kits de soins intensifs supplémentaires dans des avions et des hélicoptères de transport. Par exemple, les forces armées allemandes ont procédé au transfert de 22 cas sévères de patients italiens (par quatre vols AIRMEDEVAC opérés entre le 28 mars et le 3 avril) vers des services de soins intensifs en Allemagne, alors que plus de 70 transferts ont eu lieu depuis la France. L’Allemagne a également proposé une assistance en matière d’évacuation médicale à l’Espagne. 

Parmi d’autres actions de soutien aux pays alliés et partenaires par l'intermédiaire de l'EADRCC: 7 tonnes d'équipement et de matériel médical en provenance d'Allemagne, dont 300 ventilateurs, sont arrivées en Italie le weekend du 21 mars ; le 3 avril, deux avions militaires espagnols sont partis de Hambourg vers l'aéroport de Torrejón pour livrer 50 ventilateurs envoyés par le gouvernement allemand dans le cadre de l'effort collectif en cours des Alliés de l'OTAN contre la pandémie mondiale de COVID. En outre, également sous l'égide de l'EADRCC, l'Allemagne a alloué 40 000 euros à la clinique des maladies infectieuses, à la clinique Karil et à la clinique de neurologie de Macédoine du Nord pour le traitement des patients infectés par le COVID-19 (livraison effectuée le 27 mars). 

Jusqu'à présent, l'Allemagne n'a pas sollicité d'aide internationale, ni bilatéralement ni par l'intermédiaire de l'EADRCC.

II.    Quelles mesures supplémentaires l'OTAN et les forces armées alliées devraient-elles prendre pour soutenir la réponse nationale et internationale à la crise du COVID-19 ?

Les forces militaires alliées et l'OTAN aident les États dans des domaines clés pendant la crise du COVID-19. Les forces militaires de toute l'Alliance apportent leur soutien en matière de logistique et de planification, d'approvisionnement médical et d'expertise, ainsi que de transport des patients et des citoyens à l'étranger. Il y a eu de nombreuses missions de transport aérien de personnel et de fournitures médicales, de construction d'hôpitaux de campagne et de fourniture de lits de traitement. L'EADRCC, en tant que principal mécanisme d'intervention civile d'urgence de l'OTAN dans la région euro-atlantique, joue un rôle de soutien aux Alliés important en coordonnant les demandes d'aide et en contribuant à faire face aux conséquences de la pandémie de COVID-19. L'assistance mutuelle doit être maintenue et, si possible, étendue. L'OTAN devrait se préparer à une éventuelle deuxième vague de COVID-19, afin de permettre une réponse coordonnée.

III.    L'Alliance est confrontée à une crise sanitaire grave, mais les autres défis et menaces n'ont pas disparu. En effet, certains acteurs pourraient exploiter cette crise à leurs propres fins. À quoi les Alliés et l'OTAN doivent-ils rester attentifs, et comment pouvons-nous nous assurer que l'Alliance reste prête à réagir ?

L'OTAN a célébré son 70e anniversaire l'année dernière. En plus d'une dissuasion et d'un maintien de la paix efficaces pendant la guerre froide, l'Alliance a également contribué à instaurer la confiance et l'amitié entre les États membres. Au cours de ces années, l'OTAN a prouvé sa capacité à s'adapter aux nouveaux défis et aux nouvelles crises. Le COVID-19 va provoquer d'énormes perturbations économiques dans les différents États membres, ce qui aura également un impact sur les politiques de sécurité nationales. Les populations des pays de l'OTAN pourraient exiger davantage de dépenses pour les systèmes de santé et moins pour la défense, de sorte que l'objectif des 2 % de dépenses de défense pourrait être freiné. Les aspects géopolitiques de cette crise doivent être examinés très attentivement, et l'OTAN doit se concentrer sur la manière dont la Russie et la Chine l'utilisent pour miner nos sociétés libérales. L'OTAN doit être ferme dans sa lutte contre la désinformation. 

Les tensions entre l'Iran et les États-Unis, la situation sécuritaire au Moyen Orient, la lutte contre les groupes terroristes et les menaces de sécurité auxquelles sont confrontés certains États africains restent des défis permanents. 

L'OTAN doit continuer à œuvrer pour une stratégie unifiée concernant la Chine et trouver des réponses aux multiples menaces posées à la sécurité telles que le changement climatique, la diffusion de fausses nouvelles, le désarmement et la maîtrise des armements. Les crises à plusieurs niveaux exigent des solutions complexes. L'unité de l'OTAN est essentielle pour relever efficacement tous ces défis. Les Alliés doivent résoudre leurs divergences et s'entendre sur des principes politiques, notamment en ce qui concerne l'orientation et les priorités futures de l'OTAN. Lors de leur réunion à Londres en décembre 2019, les chefs d'État et de gouvernement de l'OTAN ont donc décidé de lancer un processus de réflexion prospective sur un renforcement du rôle politique de l'OTAN. En avril 2020, le secrétaire général de l'OTAN a nommé un groupe de dix experts, coprésidé par A. Wess Mitchell et Thomas de Maizière, ancien ministre allemand de la défense et membre actuel du Bundestag, qui formulera des recommandations visant à renforcer l'unité de l'Alliance et à accroître la consultation et la coordination politiques entre les Alliés.

Ce processus de réflexion offre également l'occasion de définir le rôle de l'Europe dans sa future défense. L'OTAN repose sur le développement d'un pilier européen fort qui contribuerait également à rapprocher, proportionnellement, le niveau des engagements européens de celui des États-Unis en termes de ressources et de prises de décision. La formation et l'établissement d'un pilier européen au sein de la communauté transatlantique, qui a fait ses preuves, est un moyen efficace et pratique de renforcer la sécurité de l'Europe. 

IV.    Quel est le rôle des parlementaires dans cette crise ? Et comment la diplomatie interparlementaire, y compris au sein de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, peut-elle contribuer à atténuer cette crise et aider à se préparer pour la prochaine ?

Le dialogue politique est un outil important dans la gestion de crise, puisqu’il améliore la compréhension et permet de trouver des solutions basées sur le respect mutuel. Les parlements sont fondés sur ce principe et sont donc des lieux particulièrement adaptés pour promouvoir et pratiquer le dialogue politique. La diplomatie interparlementaire offre également un moyen de rendre le dialogue politique propice à un traitement international des problèmes existant au sein d’États et entre eux. 

Le COVID-19 aura un impact énorme à différents niveaux. Outre les effets sociaux et économiques, ses répercussions sur la politique de sécurité affecteront les relations entre les États et créeront de nouveaux défis. Par exemple, le marasme économique attendu rendra les États plus vulnérables dans les secteurs liés à la sécurité. De nombreuses conséquences ne sont pas encore clairement prévisibles et nécessiteront une action rapide et efficace au niveau international. La coopération et la coordination entre les États sont essentielles pour surmonter la crise.

L'Assemblée parlementaire de l'OTAN est un lieu propice à l’établissement d’une opinion et d’un consensus sur les questions liées à la politique de sécurité ainsi qu’à une discussion sur des questions économiques, politiques et environnementales spécifiques entre les pays membres. Elle contribuera à fournir en temps utile des informations sur les différents aspects nationaux et régionaux de la crise et à soutenir la recherche de solutions par le biais d'échanges mutuels. 

Un élément clé du parlementarisme est que les parlementaires représentent leurs électeurs et sont responsables de leurs actions. Les parlementaires contrôlent et contribuent à la gestion gouvernementale des crises. Au sein de l'AP-OTAN, nous avons la possibilité d'apporter les enseignements tirés des meilleures pratiques à nos travaux au sein de nos parlements respectifs.


Karl A. Lamers, vice-président et chef de la délégation allemande auprès de l'AP-OTAN.